ÉCOLE 404
Entretien avec Alexandre et Nicole Gratovsky, réalisé par Katerina Valiente.
Barcelone, le 17 Octobre 2026
— Le code 404 signifie qu’« aucun résultat ne correspond à votre demande ». La ressource est inaccessible, l’information a été supprimée ou aucun chemin ne permet d’y accéder. Alors, qu’est-ce que l’École 404 ?
— Une école qui retrouve des informations perdues ou ouvre des chemins vers des ressources encore inaccessibles. Une formation pour régénérer ce qui a disparu et faire grandir ce qui nous manque aujourd’hui.
— Il y a un demi-siècle, un certain Blakemore a mené des expériences assez cruelles sur des chatons. On plaçait les nouveau-nés dans un environnement spécialement aménagé, où il y avait de tout, sauf des lignes verticales. Une fois grands — et apparemment en parfaite santé —, on les relâchait dans le monde ordinaire. Et ils se cognaient de plein fouet contre les pieds des tables et des chaises. Ils ne savaient pas voir les verticales. Les mécanismes visuels nécessaires à cette perception ne s’étaient jamais développés. Or, on a progressivement retiré de la perception de l’être humain contemporain quantité de ces « repères verticaux ». Avec eux, c’est toute une dimension qui a disparu, celle qui donne de la hauteur et de la profondeur. Non pas que nous ayons complètement perdu la faculté de la voir, mais les mécanismes neuronaux responsables de cette perception sont restés sous-développés : personne ne nous a montré ces « verticales » pendant l’enfance. Sans elles, l’être humain devient, comment dire… aplati.
— Vous auriez des exemples ?
— Nous connaissons une trentaine de ces « lignes », dont on peut retrouver des traces culturelles et neuronales vérifiables. Le silence, d’abord : le silence intérieur, sans cesse étouffé par des problèmes totalement artificiels et par l’obsession de soi, mais aussi le silence extérieur, sans lequel on n’entend plus rien d’autre que le bruit imposé qui sature l’espace. Le « temps lent » : savoir vivre sans échéances, sans agenda imposé, sans urgence permanente. La pensée symbolique et l’imagination : Mamardachvili considérait leur disparition comme la plus grande catastrophe anthropologique. L’attention : la génération du défilement incessant et de la pensée fragmentée ne la maintient guère plus de quarante-cinq secondes, ce qui ne suffit même pas à suivre les liens les plus élémentaires. Le sens : dans les pays développés, la peur d’une vie dénuée de sens a dépassé jusqu’à la peur de la mort ; l’immense majorité se plaint de l’absurdité de son travail et manifeste ce qu’on appelle la « démission silencieuse ». Le subjectif et l’invisible : je sais que je suis éperdument amoureux, et que c’est ce qui compte le plus pour moi, même si je suis incapable de le prouver « objectivement » — et que je n’ai d’ailleurs aucune raison de le faire. La foi et la confiance : il ne s’agit pas de religiosité institutionnelle, mais d’une manière d’être en relation avec le monde et la vie, sans laquelle on ne peut s’engager dans une relation profonde ni se lancer dans une entreprise nouvelle. La joie : elle a été remplacée par le plaisir, alors que leur nature est radicalement différente. Le plaisir, y compris sexuel, peut être « procuré » et « reçu » de l’extérieur ; la joie, elle, ce signe que l’on est en accord avec soi-même, peut être totalement absente. Enfin, la responsabilité comme signature apposée au bas de sa propre vie : dans une société qui privilégie les repères et les valeurs imposés de l’extérieur, cette possibilité paraît presque scandaleuse, hérétique.
— Et il y a encore une vingtaine de ces « lignes ». Certaines ont disparu au fil d’une très longue histoire. Mais la plupart sont le résultat des transformations en cascade de nos modes de vie au cours du dernier quart de siècle. Parallèlement, une nouvelle catégorie de « verticales » est devenue nécessaire si rapidement qu’elles n’ont eu le temps ni de se former, ni même de recevoir un nom. Cela provoque une désorientation tout aussi profonde : nous n’arrivons plus à rattraper un avenir qui est déjà là.
— Par exemple ?
— Le sens du tout, d’une unité planétaire qui dépasse les lieux — cette vision noosphérique dont parlait Vernadski et sans laquelle nous sommes désormais comme atteints de cécité nocturne. Une vision à longue portée dans le temps : la conscience des causes et des conséquences d’actions engagées, peut-être, par la génération précédente, et de notre responsabilité directe envers celles qui ne sont pas encore nées. Le sens de l’authentique, qui permet de distinguer ce qui est né naturellement de ce qui n’a même plus d’auteur, parce que produit par une intelligence artificielle déjà capable de passer le test de Turing. Le sentiment de prendre « sa propre décision » dans un monde où les algorithmes devinent nos désirs, façonnent nos besoins et nous indiquent comment les satisfaire. Le droit à l’intimité : apprendre à ne pas publier tous les aspects de sa vie, à garder ce qui importe pour son monde intérieur, plutôt que de chercher l’approbation publique d’une image retouchée de son existence. Le droit, et le luxe, de ne pas être expert : conserver un esprit de débutant, ouvert et curieux, dans une société où chaque collégienne indonésienne est blogueuse et coach. Faire confiance à sa propre expérience, à son style, à son jugement, sans bracelet connecté obligatoire, sans likes, tendances ni KPI. Une véritable proximité par-delà les distances : dans un monde de déplacements permanents et de séparation géographique, elle tient désormais moins au territoire ou aux liens formels qu’au sens partagé, aux émotions, à l’action et à la vision du monde.
— L’École 404 repose donc sur deux mouvements : retrouver ce que nous avons perdu mais dont nous avons toujours besoin, et, en parallèle, faire émerger ce qui nous est nouvellement indispensable.
— Est-ce vraiment possible de retrouver tout cela ?
— Chez les enfants, oui : il « suffit » de leur offrir un environnement suffisamment riche — même si cela devient plus difficile chaque année. Chez les adolescents et les adultes « bien élevés », c’est plus compliqué, mais une récupération partielle est possible, et peut suffire à sortir de l’impasse. Le cerveau reste plastique tout au long de la vie. L’humanité peut oublier en une génération, mais elle peut aussi redécouvrir, ou inventer, tout aussi vite.
— Regarde : en deux ans de pandémie, l’humanité a bouleversé presque toutes ses habitudes, de la fête mondialisée permanente à la première fermeture des écoles et des lieux de culte à l’échelle de la planète, en passant par l’assignation à domicile de milliards d’êtres humains. On aurait pu espérer que, sur ce terrain dégagé, les gens se mettent à construire quelque chose de joyeux. Au lieu de cela, ils se sont précipités pour consolider précisément ce qui nous avait conduits dans l’impasse. Pourtant, sans même s’en rendre compte, ils ont prouvé qu’ils étaient capables de transformer immédiatement et radicalement les fondements de leur mode de vie. Il ne manquerait qu’une vision sensée de l’avenir… une vision du monde. C’est précisément la mission d’une véritable école.
— L’École 404 entend-elle remplacer les écoles actuelles ?
— Pas du tout. C’est simplement une manière d’occuper son temps libre, pour ceux qui s’autorisent encore à en avoir. Elle ne concurrence pas les écoles existantes et n’empiète même pas sur leur domaine : elle s’occupe précisément de ce que l’enseignement traditionnel laisse en dehors de ses compétences. L’école actuelle repose sur l’assimilation de connaissances et de savoir-faire sélectionnés et validés parce qu’ils étaient utiles au système au moment de leur sélection. Elle fournit des réponses « justes », toutes faites, à des questions que l’individu ne s’est pas posées, mais qu’on lui impose comme un devoir. Elle forme ainsi un être réactif et docile, qui renvoie machinalement, et avec ennui, les balles qu’on lui lance, sans choisir ni le sens ni le but du jeu, ni ses règles, son rythme ou le jeu lui-même. Il ne se choisit pas, ne conduit pas sa propre vie et sait encore moins laisser passer ce qui pourrait naître à travers lui, de l’intérieur plutôt que de l’extérieur.
— La culture est une croissance, pas un produit prêt à consommer, conditionné en portions. On peut donc être officiellement « instruit » sans posséder une culture de la pensée, de la relation, de la recherche, du choix ou de la décision. On n’en a ni les outils ni les compétences. Ni le temps, d’ailleurs : il y a tant de règles, de connaissances et de savoir-faire « utiles » à apprendre pour ensuite les appliquer consciencieusement.
— À l’origine, l’école était justement une manière de satisfaire sa curiosité : du temps libre volontairement consacré à son propre développement. Le mot « école » signifie littéralement loisir. Qu’on en ait renversé le sens pour en faire un travail obligatoire, avec horaires, surveillants et examens, est l’une des plus grandes mystifications de notre civilisation. La trouvaille fondamentale de l’école naturelle, c’est le jeu libre : explorer les frontières des réalités possibles et les règles selon lesquelles on peut y vivre.
— Ce Jeu est l’une des « lignes verticales » perdues les plus essentielles. Il a été entièrement remplacé par des « activités utiles », dirigées par des mentors extérieurs spécialement formés, qui « savent » comment formater un être humain et selon quelles règles il doit jouer « correctement ».
— Cette substitution a envahi toute la formation de la personne. Ce qui ne peut se former que de l’intérieur, en poussant comme tout être vivant, on essaie de le produire artificiellement, à coups d’instructions et d’interventions extérieures. On obtient une jolie pelouse en rouleau, bien pratique : on la déroule où l’on veut, les petites fleurs semblent vraies et, surtout, mieux vaut ne pas creuser. Il n’y a rien dessous. Pas de terre, donc rien d’imprévu ne poussera. Tout est sous contrôle. Voilà pourquoi 404 est un palindrome : il remet la notion sur ses pieds et lui rend son sens. À Dieu ce qui est à Dieu ; à l’École, le Jeu, cette création audacieuse de réalités qui nous intéressent vraiment.
— C’est la principale méthode de l’École 404 ? Sur quoi repose-t-elle, à part le Jeu ?
— Avant tout, sur l’expérience directe de chacun. Contrairement aux convictions, elle est plus difficile à tromper. Les facultés perdues ne se restaurent ni par des conférences, ni par des ordres, ni par des sermons. On ne fait pas pousser des « lignes verticales » d’un coup de baguette magique ; on ne peut pas les inventer, il faut les découvrir dans sa propre nature. Pour les chercher, nous nous appuyons sur des schémas récurrents, des invariants qui traversent les traditions culturelles ayant produit les réalisations les plus remarquables dans des domaines très différents. Dans le développement global de l’être humain, par exemple, malgré la diversité des langues et des méthodes, on reconnaît un invariant au croisement du soufisme, du zen, de l’hésychasme et de l’art taoïste de « nourrir la vie ». Les recherches récentes en neurophysiologie mettent aujourd’hui ces traces culturelles à l’épreuve des mécanismes neuronaux. Les travaux de Richard Davidson, par exemple, suggèrent que les expériences de bonheur, de joie, de plénitude, voire de simple sérénité, chez quelqu’un qui sait vivre en accord avec son cerveau et ses choix, peuvent être 700 (sept cents !) fois plus intenses et stables que chez le citadin moyen. La neuroplasticité rend possible le développement de cette faculté.
— Pour faire émerger des lignes encore inexistantes, nous avons une méthode fondée sur les cas rares. Comme le monde actuel ne croit pas aux miracles, nous évitons le mot et parlons d’exceptions à la règle. Toute règle a ses exceptions, même si elles sont souvent fort gênantes, justement parce qu’elles peuvent modifier les règles admises et repousser les limites. Chacun connaît des événements extrêmement improbables au regard de notre conception actuelle de l’être humain, mais nos outils ne permettent pas d’en retracer le déroulement ni les liens de cause à effet. Cela exaspère les gardiens de la norme, qui préfèrent ignorer ou interdire ces « bizarreries ». Nous proposons au contraire d’entrer dans les exceptions : ces armoires cachent peut-être des passages vers Narnia.
— L’École aide chacun à trouver un tel passage. Cette recherche suffit à nous sortir du pilotage automatique : à n’importe quel âge, lorsqu’on découvre un terrier de lapin dans son propre grenier, on n’a besoin ni de cours d’attention ni de motivation pour s’y plonger entièrement. Notre Cabinet de curiosités possède déjà une collection unique de cas, accompagnés d’analyses des stratégies comportementales de ceux qui ont réussi, d’une manière ou d’une autre, à pénétrer dans cet espace inconnu. Ils nous offrent une chance de comprendre comment rendre plus probables des événements souhaitables mais apparemment improbables.
— J’ai l’impression de l’avoir déjà demandé, mais je recommence : par exemple ?
— Tu te souviens de Jacques Mayol, l’homo delphinus ? Il y a quelques décennies à peine, il s’est passionné pour la plongée en apnée. Les médecins lui ont expliqué de façon convaincante qu’au-delà de trente mètres, sans bouteille, on ne pouvait pas survivre. Il n’en a tenu aucun compte et a plongé à cent mètres. Un comportement scandaleux, bien sûr : dans le monde respectable, on ne fait pas ça, on croit les experts sur parole. Mais il a forcé tout le monde à reconnaître que le corps humain possède des ressources et des mécanismes dont la découverte élargit instantanément notre idée de la norme. Aujourd’hui, on trouve des écoles d’apnée à tous les coins de rue.
— Et puisqu’on parle d’école, de la possibilité d’apprendre autrement et autre chose : à quarante ans, Derek Amato reçoit un violent coup à la tête. Quelques jours plus tard, il s’installe pour la première fois de sa vie devant un clavier et se met à jouer comme s’il avait étudié la musique depuis toujours. La première fois, il joue six heures d’affilée, aussi naturellement qu’il respire. Nous qui avons passé des années à ânonner nos gammes, nous nous demandons : ah bon, c’était possible comme ça ? Et surtout, si ce cas est rare, il n’est pas isolé. Il appartient à tout un ensemble de cas : des dizaines, voire des centaines de savants acquis qui se réveillent un jour avec la connaissance de plusieurs langues ou des dons artistiques ou mathématiques.
— Il existe plusieurs ensembles de cas de ce genre ?
— Nous parlons de groupes de cas documentés qui révèlent des capacités potentielles dans les domaines physique, émotionnel, intellectuel, spirituel et bien d’autres. Rémissions spontanées. Synesthésie. Sérendipité. Expériences paroxystiques. États de ressources exceptionnelles. Perspicacité hors du commun. Solutions paradoxales produisant des résultats remarquables. Génie. « Coïncidences fortuites » : synchronicités. Plus de vingt ensembles de cas vérifiés, qui montrent que l’être humain est bien davantage que ce qu’il a appris sur lui-même à l’école et à l’université. Ou plutôt, qu’il est tout autre chose.
— L’esprit est un projet inachevé. Il n’est pas figé : il peut évoluer comme régresser. Certaines lignes ont été éliminées parce qu’à un moment donné elles gênaient le système. Il faut les restaurer. D’autres ne sont pas encore apparues parce qu’on n’en avait pas besoin. Il faut les repérer et éviter qu’elles soient piétinées pendant leur formation : sans elles, impossible de traverser des territoires pour lesquels nous n’avons encore ni mots ni cartes. Quand une telle faculté apparaît, c’est une transformation. Celui qui possède des modes de perception cachés aux autres accède à des aspects de la réalité absents de leur conscience. Il interagit avec le monde et obtient des résultats d’une façon qu’ils ne comprennent pas. Cela leur semble magique, et l’homme passe pour un imposteur ou un véritable thaumaturge, jusqu’au jour où ils découvrent ces canaux en eux-mêmes. Ce sont autant d’entrées vers un même espace, où l’homme ne vit plus isolé du monde, mais comme un système ouvert, tendu au-delà de lui-même et relié au monde par toutes ces lignes verticales. Contrairement à la science moderne, qui se réfugie derrière des euphémismes sur ces questions, il existe ici une définition précise de l’intelligence : « la capacité de s’appuyer sur les forces du monde sans détruire ce monde ».
— Hum… Donc, en un sens, l’École 404 serait un autre nom de Poudlard ?
— Poudlard est une merveilleuse fiction ; l’École 404, une joyeuse réalité. Et la réalité ne se négocie pas. À Poudlard, l’élève doit aller acheter sa baguette magique. À l’École 404, nous sommes convaincus qu’elle est en lui et agit à travers lui. Elle fait partie intégrante de son être. Il n’est donc pas l’utilisateur ou le consommateur d’un monde merveilleux, mais son coauteur. C’est une autre vision de l’être humain, une autre anthropologie.
— À Poudlard, il y avait toutes sortes de matières magiques, des sortilèges au vol sur balai. Quelles seront les « matières » de l’École 404 ?
— Il n’y aura pas de « matières » à proprement parler. Le monde n’est pas découpé en compartiments séparés. Dans En terre étrangère, de Heinlein, le héros élevé par les Martiens revient sur Terre et chacun lui demande d’enseigner un prodige : déplacer des objets, embrasser les filles à leur faire perdre la tête, se reposer au fond de l’eau… Un quatrième — qui n’apparaît pas dans le roman — voudrait voler sur un balai. Le héros répond qu’apprendre ces prouesses une à une demanderait énormément de temps et d’efforts pour des résultats médiocres. Alors que faire ? Apprendre le martien ! En assimilant la langue, la vision du monde et la façon de penser qu’elle véhicule, vous ferez tout cela naturellement (sauf ce qui aura cessé de vous intéresser), ainsi qu’une foule d’autres choses que vous n’imaginez même pas. L’École 404 est un stage intensif d’immersion en martien.
— À part les matières « générales » qui rappellent l’école classique, qu’est-ce qu’on n’y trouvera pas ?
— Du grooming et du networking qui se font passer pour des échanges profonds. Nous n’organisons ni retraites à Bali, ni stages de réussite, ni coaching de marque personnelle, ni constellations familiales, ni toute cette agitation autour du bien-être et de l’hygiène de vie. Ce sont des tentatives pour boucher les trous du plafond avec de petits panneaux de contreplaqué bleu ciel. Il n’y aura pas non plus de prétendu « programme d’actualité ». Nous sommes pleinement concernés par ce qui se passe, mais ces événements sont la conséquence de la perte des liens verticaux : impossible d’y remédier sans les restaurer d’abord. On ne peut pas se mettre d’accord sur ce qui est un feu rouge ou un feu vert quand tout le monde garde les yeux fermés.
— Les enseignants seront des Martiens ?
— Les Martiens trouveraient cela mortellement ennuyeux. Et se mêler de nos affaires ne serait pas très éthique. Sans compter qu’on ne sait même pas s’ils existent. Ce seront donc des Terriens, mais qui parlent la langue. Des gens plutôt étranges, pour la plupart. À vrai dire, il n’y a pas grand-chose à enseigner : il faut surtout se tenir au bord du précipice dans le champ de seigle pour que les enfants, emportés par leurs jeux, n’y tombent pas. Cette présence attentive, c’est précisément le témoignage sans lequel aucune transmission directe n’a lieu. Un de nos vieux amis, l’éthologue Jason Badridze, premier scientifique à avoir vécu deux années entières au sein d’une famille de loups, racontait comment il proposait une nouvelle tâche à un louveteau. Il fallait au moins vingt essais pour qu’il la maîtrise. Mais si un loup sachant déjà la résoudre se trouvait à proximité, quatre ou cinq essais suffisaient. Ni cours, ni remontrances, ni démonstrations, ni sons : la simple présence attentive de celui qui sait accélérait l’apprentissage par cinq.
— Où allez-vous trouver ces… tuteurs ? Modérateurs ? « Témoins » ?
— C’est notre plus grand capital. En 2008, nous avons créé l’Ambassade des Dauphins, avec un centre de recherche permanent aux Canaries : le premier centre interespèces organisé autour de certains des porteurs de conscience les plus anciens et les plus développés de la planète. Nous avons commencé à passer beaucoup de temps auprès d’eux, chez eux, et peu à peu ils nous ont admis dans leurs jeux, leurs écoles, leurs fêtes, leurs moments de repos, leurs funérailles… Nous apprenions la langue. Nous invitions dans nos expéditions des talents très divers qui n’avaient pas peur de nager au-delà des bouées, des chercheurs sur la conscience aux musiciens de jazz. En 2012, après avoir réuni une équipe interdisciplinaire, nous sommes partis pour une expédition d’un an autour du monde, Archéologie des possibles, précisément pour trouver cet invariant interculturel, cet antidote à la dégradation, cet « élixir de vie ». Dans chaque pays, nous cherchions avant tout des personnes incarnant la capacité humaine de vivre une vie pleine de sens, de création et de joie. En 2019, à Delphes, nous avons réuni l’Assemblée NOW (Nature of Wonders) : 150 auteurs de découvertes scientifiques majeures, de pratiques sociales, d’œuvres culturelles et d’autres initiatives, venus de 25 pays. Elle est devenue un cercle permanent de penseurs et d’acteurs du changement. En 2026, à Barcelone, elle a décidé de créer l’École 404, dont l’approche repose sur les découvertes de cette communauté.
— Vous pouvez citer quelques noms ?
— Ashok Khosla, ancien responsable de l’environnement aux Nations unies, fondateur de Development Alternatives et coprésident du Club de Rome. Barry Kerzin, scientifique et médecin américain, également moine bouddhiste en activité et médecin du dalaï-lama. Giacomo Rizzolatti, neurophysiologiste qui a découvert les neurones miroirs, mécanisme lié à l’empathie et à la compassion. Pablo Verón, « l’archange du tango », le seul être humain que nous connaissions dont l’intelligence corporelle soit comparable à celle d’un dauphin. Jean Becchio, psychiatre à l’origine d’une méthode d’activation de la conscience. Gia Dvali, physicien quantique qui a démontré que l’information ne disparaît pas même à l’intérieur d’un trou noir, mais se réinscrit sur un autre support. Paco Calvo, spécialiste de l’intelligence des plantes, cette « civilisation verticale ». Mark Moffett, « Doctor Bugs », entomologiste qui passe la moitié de sa vie en expédition et grand spécialiste de « l’esprit de ruche » des insectes sociaux, abeilles et fourmis si semblables à nous. David Rothenberg, multi-instrumentiste et professeur de philosophie qui joue en duo avec toutes sortes d’animaux, des baleines aux oiseaux.
— Du côté russe : Alexandre Asmolov, qui a développé l’approche de la tolérance à l’incertitude, les notions de culture de la dignité et de préadaptation, cette capacité à ne pas perdre pied au seuil de l’avenir. Slava Polounine, grand trickster et fondateur de l’Académie des Fous. Mikhaïl Kazinik, musicien et pédagogue qui plonge les auditeurs de tous âges dans le courant vivant de ce qu’on appelle la culture humaine.
— Comment l’apprentissage sera-t-il organisé ? Ce sera un programme en ligne ?
— C’est une École de l’Intelligence Naturelle. Une école centrée sur l’expérience subjective immédiate : sensorielle, sensible, émotionnelle, corporelle, spirituelle, vivante et continue, tout ce qui, par nature, ne peut être numérisé. L’écran sert à se retrouver et à décider où nous irons chercher des expériences directes. Puis, au retour, à parler ensemble de nos découvertes.
— C’est une expédition à la recherche de véritables trésors. Chacun part chercher ce qui lui paraît le plus important à ce moment-là, quitte à voir ses priorités évoluer ensuite. Il y aura une carte provisoire du territoire des possibles : l’hypothétique Forêt des Lignes Verticales. Comme toute carte, elle indiquera les zones où l’on suppose que certaines lignes ont été semées ou cachées. Bien entendu, seules celles qu’on peut identifier à l’avance avec une relative certitude y figureront. Les découvertes personnelles les plus importantes peuvent être tout à fait inattendues. Il existe aussi des régions inconnues où personne n’a encore posé le pied et où tout peut se cacher : pièges, marais, tourbières, souterrains, terrains vagues, labyrinthes… En début de semaine, une réunion en ligne présente aux participants des outils et des hypothèses. Chacun choisit ensuite la case de la carte qui l’attire le plus, s’y rend et l’explore à son rythme, par son propre chemin. Le soir, il note ses observations dans son journal d’expédition. Pas un post sur les réseaux, mais quelques lignes écrites à la main dans un carnet : une observation intime, et non un exhibitionnisme soigneusement mis en scène pour susciter des réactions.
— Le vendredi — une tradition que nous aimons depuis nos premières expéditions archéologiques — tout le monde se retrouve en ligne, dépose sur la table fruits, baies, objets étranges et tessons récoltés, puis les examine et en discute. Nous marquons les nouveaux repères sur la carte, imaginons quelle soupe préparer avec nos trouvailles, quelle mosaïque assembler. Puis nous décidons des prochaines étapes : c’est une exploration collective du terrain. La théorie vient après la pratique, lorsqu’un mécanisme nouveau a déjà commencé à se former en vous, lorsque vous avez des découvertes et des trophées qui suscitent des questions à éclaircir. Ce n’est plus quelqu’un qui vous interroge en attendant la « bonne » réponse : ce sont vos propres questions qui naissent d’expériences nouvelles dont vous ne savez pas encore quoi faire. Nous avançons dans les territoires inconnus par petits groupes, encordés comme des alpinistes. Ensemble, on peut sortir de l’eau un gros poisson qu’on ne pourrait pas ramener seul. Et si nécessaire, un accompagnement individuel est prévu.
— En somme, une part d’écran pour neuf parts de véritable expérimentation « sur le terrain ». Pour la plupart des gens, la vie est aujourd’hui organisée exactement à l’inverse. Comptez environ une semaine par « verticale ». Le programme dure plus ou moins neuf mois — ce n’est pas nous qui avons inventé cette durée. Bref, une année scolaire. Impossible d’aller plus vite, même avec neuf femmes débordantes d’énergie qui s’y mettraient ensemble.
— Les enfants et les adultes suivront-ils deux parcours distincts ?
— Ce seront des groupes différents, pour des raisons évidentes. Chaque âge entretient une relation particulière avec l’univers. Mais les lignes verticales sont les mêmes, donc les itinéraires sont communs. La différence, c’est qu’il suffit d’expliquer à un adulte pourquoi il est nécessaire de réapprendre à entrer en relation, par exemple, avec l’invisible, ce que ni l’œil ni les instruments ne peuvent voir. Pour les enfants, il faut inventer une forme passionnante : disons un jeu intitulé « Les chasseurs de l’Invisible ».
— Cela apporte un autre avantage important : le duo idéal d’élèves embarqués dans le même bateau, c’est un parent et son enfant. Pour la première fois, non seulement le lien entre les générations se renforce, mais la transmission se fait dans les deux sens. Autrefois, le guide était toujours le parent ; dans ce programme, « ça dépend ». D’abord, l’enfant sait encore que les animaux parlent et que les miracles arrivent, et il peut aider l’adulte à retrouver cette évidence. Ensuite, il se sent beaucoup plus naturellement à l’aise dans le monde nouveau et se montre parfois réellement plus compétent que les adultes, pas seulement avec les appareils, mais dans tout ce qui exige de se libérer des stéréotypes appris et des automatismes. Il y aura donc des groupes spéciaux réunissant enfants et parents. Peut-être même seront-ils à l’avant-garde.
— On dit que pour qu’un projet nouveau fonctionne, il doit comporter 20 % de nouveauté et 80 % de choses anciennes et familières. Vous n’avez pas l’impression d’avoir inversé les proportions ?
— Premièrement, presque tout le monde voit désormais que ce train est arrivé au terminus. Il n’y a plus de place pour poser des rails. Il faut évacuer les wagons, qui commencent déjà à se cabrer, et changer de mode de déplacement. Nous ne parlons plus de la Sortie évoquée il y a quelques années, mais de la Sortie de secours. Les 80 % d’ancien ne sont que des traces de pas dans le sable. On ne peut plus déduire l’avenir du passé : le jour est venu et le temps est accompli. Deuxièmement, toute idée nouvelle ressemble d’abord à une hérésie. On n’y peut rien. Troisièmement, notre idée n’a rien de particulièrement nouveau. Sans réciter comme un mantra l’école de Platon, rappelons des modèles tout à fait contemporains d’éducation vivante : Peter Gray (Libre pour apprendre), Ivan Illich (Une société sans école), Sir Ken Robinson (Creative Schools). Nous avons simplement rapproché ce qui distingue les personnalités remarquables de différentes cultures des dernières découvertes en neurophysiologie. Au fait, début 2027 paraîtra un ouvrage qui ne sera pas vraiment un manuel, plutôt un guide des territoires de sens de l’École. Il s’intitulera L’Humain 404. Quatrièmement, nous travaillons sur ces questions depuis un quart de siècle — précisément la période où notre mode de vie a subi ses plus grands bouleversements. Jusqu’ici, c’était un programme « entre nous », à huis clos, lors des festivals internationaux annuels de Dolphinité. Aujourd’hui, il semble devenir central et ouvert.
— Quelles sont les conditions d’admission ?
— Un test composé de questions élémentaires d’un « formulaire martien » : « Quel est le but de votre naissance ? », « Que feriez-vous si vous deveniez tout-puissant pendant un quart d’heure ? », « Qu’avez-vous l’intention d’apprendre ici ? », et ainsi de suite. À la fin, nous poserons presque les mêmes questions ; chacun évaluera lui-même l’évolution de ses réponses. Pour les frais de scolarité, vous choisissez entre trois formules. Le choix se fait à l’avance et n’influe pas sur le programme principal, mais fait lui-même partie du programme. À côté de celui-ci, il existe des activités à la carte : rencontres avec les auteurs de découvertes, ateliers et expériences, accès au centre d’information, jeux au Musée des Erreurs, constitution d’équipes pour explorer de nouveaux territoires, séances en présentiel — au début, une fois par trimestre, à l’Ambassade des Dauphins aux Canaries et au Studio 404 à Barcelone — puis un club des anciens, entre autres.
— Beaucoup d’écoles promettent qu’à la fin de leur formation, on ne se reconnaîtra plus. Et vous, quelle est votre promesse ?
— Tu essaies de me pousser à répondre : « Vous apprendrez enfin à vous connaître » ? Tu peux toujours attendre. Mais nous espérons que vous deviendrez plus intéressants à vos propres yeux. Et que la Vie, dans son ensemble, le deviendra aussi. Inter esse signifie simplement « être dedans ». Chérie, je suis rentré ! C’est une grande joie, non ?

